PELLOUTIER, Fernand

Né le 1er octobre 1867 à Paris - mort le 13 mars 1901 - journaliste - Paris
lundi 14 novembre 2016
par  Guillaume Davranche, R.D.
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Fernand Pelloutier

Journaliste batailleur, minutieux organisateur et stratège remarquable, Fernand Pelloutier fut une brillante intelligence qui eut à composer avec un corps malade, engagé dans une course contre la montre avec la mort. Secrétaire de la Fédération nationale des bourses du travail, il dédia les meilleures années d’une vie trop courte à la cause ouvrière, et joua un rôle déterminant dans le tournant grève-généraliste du mouvement syndical, puis dans le tournant syndicaliste du mouvement anarchiste. Dès les lendemains de sa disparition, il était considéré comme un des « pères fondateurs » du syndicalisme français.

Fuyant les persécutions religieuses — elle avait appartenu à l’Eglise vaudoise avant d’adhérer au protestantisme — la famille Pelloutier quitta le Piémont pour la France au XVIIe siècle (région lyonnaise), puis, chassée par la révocation de l’Edit de Nantes, s’installa en Allemagne. Elle ne revint en France qu’après la mort de Louis XIV. Après avoir lutté pour leur foi religieuse, les Pelloutier luttèrent pour leur foi politique. Un Pelloutier fut légitimiste ardent sous la monarchie de Juillet et organisa quelques complots, tandis qu’un autre — le grand-père de Fernand — fut fervent républicain à la même époque. « Fernand Pelloutier devait hériter du tempérament combatif de ses ascendants, écrivit son frère Maurice, et se dépenser — jusqu’à la mort — pour sa foi socialiste et révolutionnaire, comme ils s’étaient dépensés eux-mêmes sans compter pour leur foi politique ou religieuse. »

À l’âge de 12 ans, Fernand Pelloutier suivit son père, fonctionnaire des postes, muté à Saint-Nazaire. Interne d’une pension religieuse, il tenta deux fois de s’échapper ; il en fut finalement chassé pour avoir écrit un roman anticlérical. Il entra alors au collège de Saint-Nazaire où il se révéla un élève brillant, mais indiscipliné.

Journaliste républicain

En 1883, à l’âge de 16 ans, Fernand Pelloutier fit ses premiers pas dans le journalisme. Il lança L’Écho du collège, petite feuille polycopiée, prélude à d’autres petites revues qu’il devait fonder plus tard : L’Épingle, Ruy Blas, La Plage... C’est surtout à cette époque qu’il donna ses premiers articles anticléricaux à La Démocratie de l’Ouest, sous le pseudonyme de Brutus, avant d’opter pour la signature Émile Derval. Le journal avait été fondé par le typographe Eugène Couroné. Il assura même la rédaction en chef du journal pendant deux mois, en juillet-août 1885, après avoir échoué au baccalauréat. D’autres lui succédèrent ensuite, dont l’avocat Aristide Briand, avec lequel Fernand Pelloutier se lia particulièrement. Sous la signature de Ferdinand Berthiez, il écrivit des articles à mi-chemin de la littérature et de la politique, férocement anticléricaux et vaguement socialisants.

En 1889, antiboulangiste, il se jeta dans la bataille électorale avec son père et son frère Maurice, en soutenant la candidature radicale d’Aristide Briand aux législatives. Il dirigea notamment deux journaux dédiés à cette campagne : Le Petit Nazairien, puis L’Ouest républicain. Dès cette époque, on trouve sous sa plume les premières notes d’un socialisme proudhonien : « L’association doit être en toute circonstance l’objectif de l’ouvrier  », écrivait-il le 14 mai dans Le Petit Nazairien. Briand ne fut pas élu, et à la fin de la campagne, la santé de Fernand Pelloutier se dégrada brutalement.
La maladie qui le frappa alors allait bouleverser sa vie. Il s’agissait d’un lupus facial, d’origine tuberculeuse, qui devait progressivement le défigurer. L’affection cutanée, ressemblant au départ à de l’eczéma, s’attaquait particulièrement aux ailes du nez, avant de s’étendre et de prendre la forme d’un masque de loup. Les années 1890-1891, qui furent celles d’un repos forcé, sont essentielles dans la formation de la pensée de Fernand Pelloutier, qui dévora des livres, lisant attentivement Proudhon, et peut-être également Marx. Il était désormais converti au socialisme, d’une nuance plutôt ouvrière et antiparlementaire.

Propagandiste de la grève générale

Fin 1891, après six mois de convalescence dans le Guérandais, Fernand Pelloutier rentra à Saint-Nazaire et reprit sa collaboration à La Démocratie de l’ouest dont il se retrouva, dès mars 1892, rédacteur en chef. Il n’allait pas tarder à faire prendre un virage nettement socialiste au journal.

C’est en effet à cette période qu’il retrouva Aristide Briand. De leurs discussions politiques, naquit l’idée de faire la promotion de la grève générale comme moyen de transformation sociale. Durant le second semestre 1892, ils rédigèrent ensemble un mémoire, De la révolution par la grève générale, avec l’ambition de le soumettre à l’examen de tous les congrès ouvriers possibles. Leur conception de la grève générale était alors celle d’une insurrection des bras croisés, qui devait aboutir pacifiquement et légalement à l’appropriation sociale des moyens de production. Dans l’esprit des rédacteurs, ce thème pouvait fédérer l’ensemble des écoles socialistes.
Dans cet esprit œcuménique, et bien que peu enthousiaste pour l’idéologie du Parti ouvrier français (POF), Fernand Pelloutier adhéra au groupe socialiste de Saint-Nazaire, L’Émancipation, à majorité guesdiste. Au bout de quelques semaines, il en était le secrétaire. Ceci, ajouté à son rôle de rédacteur en chef de La Démocratie de l’ouest, faisait de lui une personnalité locale, et il contribua à la fondation de la bourse du travail de la ville, le 24 avril 1892.

La campagne de Pelloutier et Briand en faveur de la grève générale débuta en juin 1892, et La Démocratie de l’ouest en fut un des vecteurs. En juillet, Pelloutier défendit l’idée devant le groupe L’Émancipation (section locale du POF) , et le convainquit de déléguer Briand en octobre aux deux congrès de Marseille : celui du POF et celui de la Fédération nationale des syndicats (FNS), qui lui était liée. De son côté, Fernand Pelloutier obtint le mandat de la bourse du travail de Saint-Nazaire et du groupe L’Émancipation pour se rendre au congrès ouvrier de l’Ouest, organisé par les broussistes, à Tours, du 3 au 5 septembre 1892. Durant ces assises, Pelloutier fit voter l’idée de grève générale à l’unanimité et, le mois suivant, Briand la fit triompher au congrès de la FNS.

Dès lors, la grève générale devint un débat central au sein du mouvement ouvrier. Les guesdistes, qui n’avaient pas vu le danger qu’elle représentait pour leurs conceptions, se ressaisirent et la combattirent. En octobre 1892, une controverse opposa alors Jules Guesde à Fernand Pelloutier dans les colonnes de La Démocratie de l’ouest.
Fernand Pelloutier rompit alors avec le POF. Il restait cependant hostile à l’anarchisme, dont il craignait que la récente vague d’attentats à Paris (voir Ravachol) ne détourne le prolétariat de la révolution. Son journal multiplia alors les attaques contre l’anarchisme, Joseph Tortelier, Sébastien Faure et Émile Pouget. Le 20 novembre encore, il y dénonçait « la secte ravacholienne » et sa « dynamite  » qui menaçait d’être « à l’égard de l’époque actuelle ce que les massacres de septembre ont été à notre grande révolution ».

Anarchiste et militant de la Fédération des bourses

Au début de 1893, à cause des activités politiques de son fils, le père de Fernand Pelloutier fut muté en région parisienne. Après quelques mois à Meaux, il atterrit à Paris, comme commis principal au télégraphe de la rue Eugène-Sue. La famille s’installa au 5, rue de l’Entrepôt (actuelle rue Yves-Toudic), dans le 10e arrondissement. Bien qu’il continuât à recevoir son courrier à cette adresse, Fernand Pelloutier s’installa avec son frère Maurice dans un appartement du 32, rue Levert, à Paris 20e. Maurice était désormais marié à Berthe Ridel, et sa sœur, Maria Ridel, devait être la compagne de Fernand Pelloutier jusqu’à la fin de ses jours.

Contrairement à son frère, qui fut embauché à la préfecture, Fernand Pelloutier ne put trouver d’emploi, et il semble que son lupus facial n’y ait pas été étranger. Il s’était étendu et l’obligeait à aller se faire soigner trois fois par semaine à l’Hôpital Saint-Louis. « Ne négligeons pas ce handicap, a écrit son biographe Jacques Julliard : le malaise, voire la répulsion qu’inspirait son état physique paraissent, si l’on en croit un rapport de police, l’avoir empêché de trouver place dans la société. Il ne faut pas perdre de vue que cet exilé volontaire commença par être un exclu, que ce franc-tireur fut aussi un mal-aimé. » Pelloutier en fut donc réduit à perpétuellement vivre d’expédients — piges, traductions — et de la solidarité familiale. Cette situation d’intellectuel précaire, de « déclassé » comme le souligna Georges Sorel, qui le connut bien, lui donnait en revanche le profil idéal pour occuper des postes de secrétaire sous-payé dans les organisations ouvrières.

À son arrivée à Paris, Fernand Pelloutier fut introduit dans les milieux libertaires par un de ses correspondants, Augustin Hamon, qui le présenta à Émile Pouget et à Bernard Lazare. Il adhéra alors pleinement à l’anarchisme.

Durant les années 1893-1896, sa plume lui assura quelques minces revenus. Il tint la rubrique « La semaine politique et sociale » dans L’Avenir social, hebdomadaire socialiste de Dijon, de juin 1893 à février 1894. Entre 1893 et 1896, il écrivit également dans L’Art social de Gabriel de la Salle ; dans La Revue socialiste ; dans La Société nouvelle d’Augustin Hamon ; dans La Cocarde de Maurice Barrès ; dans La Question sociale d’Argyriadès ; dans la revue politico-littéraire L’Enclos, animée par Louis Lumet et Charles-Louis Philippe.

Pelloutier se rendit au congrès socialiste international de Zurich, tenu du 6 au 12 août 1893, qui vit l’expulsion des anarchistes et des socialistes antiparlementaires. Il assista du coup très certainement au congrès que les exclus tinrent au Plattengarten, et qui initia un rapprochement de l’anarchisme et du socialisme antiparlementaire à l’échelon européen.

C’est après Zurich que Pelloutier commença à militer pour la Fédération nationale des bourses du travail (FNBT). Adhérent à la Chambre syndicale des employés de la Seine, il obtint de la bourse de Saint-Nazaire mandat de la représenter au comité fédéral de la FNBT. En mai 1894, il avait acquis assez de reconnaissance pour en présider une séance. Quelques semaines plus tard, à l’issue du IIIe congrès de la FNBT, tenu à Lyon du 25 au 27 juin, il en fut élu secrétaire adjoint, l’allemaniste Rieul-Cordier en étant secrétaire.

Du 17 au 22 septembre 1894 se tint, à Nantes, un congrès joint de la FNBT et de la FNS, qui devait sonner comme une revanche sur Zurich. Fernand Pelloutier et Aristide Briand dominèrent les débats et firent approuver l’objectif de grève générale. Vaincus, les guesdistes quittèrent la salle. Le congrès de Nantes devait entrer dans l’Histoire comme l’acte d’émancipation du mouvement syndical à l’égard des partis politiques.
Après Nantes, les chemins d’Aristide Briand et de Fernand Pelloutier se séparèrent. Ce dernier n’adhérait plus à la conception pacifiste et juridico-politique que Briand se faisait de la grève générale, et pensait désormais que celle-ci ne pouvait être qu’insurrectionnelle. Il exposa sa pensée dans la brochure Qu’est-ce que la grève générale ? qu’il cosigna en 1895 avec le trésorier de la FNBT, Henri Girard.

Fernand Pelloutier apparaissait de plus en plus comme la tête pensante de la FNBT. Lors de son IVe congrès, tenu à Nîmes du 9 au 12 juin 1895, c’est lui qui présenta le rapport moral. Il fut ensuite élu secrétaire de l’organisation, et devait être reconduit dans cette fonction à l’unanimité chaque année, jusqu’à sa mort. Son dévouement le rendait indispensable, et son étiquette anarchiste lui permettait de maintenir l’équilibre entre les diverses fractions socialistes qui agissaient au sein de la FNBT. « Placé en dehors de nos haines politiques, il est le plus apte à tenir la balance égale entre tous les délégués  », disait de lui, le 21 octobre 1897, un membre du comité fédéral qui n’était pas de ses amis politiques.

« A partir de cette nomination à ce poste important - écrira Victor Dave dans la notice biographique qu’il consacra à Pelloutier - , il entra dans la phase particulièrement active de sa vie. Il semble que, se rendant compte qu’il ne saurait plus avoir de longues années à vivre, il veuille faire tenir dans un court espace de temps le maximum de travail qu’un homme est à même de fournir. Il fait tous les travaux du comité fédéral, prépare les congrès, organise les grands services de la fédération, remplit les fonctions de secrétaire du comité d’action de la Verrerie ouvrière, écrit une Méthode pour la création et le fonctionnement des bourses du travail, en un mot, se prodigue sans compter, de mille manières. »

Moins d’un mois après le congrès de Nîmes, le 4 juillet 1895, Fernand Pelloutier intégra la Chevalerie du travail française. Intégré au « chantier » de Paris 4e, il devint ensuite chef du chantier n° 1. Les membres de cette société secrète, d’orientation révolutionnaire, antiparlementaire et grève-généraliste, devaient former l’armature de la FNBT.

Selon Pelloutier, les congrès de Zurich et de Nantes avaient entraîné une recomposition générale du mouvement ouvrier : « Il n’y a donc plus aujourd’hui que deux partis très distincts, écrivit-il dans Les Temps nouveaux du 6 juillet 1895 : le parti parlementaire, plus gros de chefs que de soldats [...] ; le parti révolutionnaire, convaincu que la question sociale étant tout économique, l’affranchissement viendra par la résistance à l’oppression économique, sous la forme d’une grève gigantesque nécessairement violente. » Dans le camp parlementaire, il plaçait les guesdistes, les blanquistes et les indépendants à la Jaurès ou Millerand ; dans le camp antiparlementaire devaient se coaliser allemanistes, syndicalistes et anarchistes « dont l’ambition est aujourd’hui (et, soit dit en passant, aurait dû toujours être) de poursuivre l’œuvre de Bakounine et de se consacrer à l’éducation des syndicats ».
Il entama alors une campagne en ce sens auprès de ses camarades. Dans Les Temps nouveaux du 2 novembre, il écrivit : « Personne ne croit ou n’espère que la prochaine révolution, si formidable qu’elle doive être, réalise le communisme anarchique pur. Mais l’état transitoire à subir doit-il être nécessairement, fatalement, la geôle collectiviste ? Ne peut-il consister en une organisation libertaire limitée exclusivement aux besoins de la production et de la consommation, toutes institutions politiques ayant disparu ? [...] Laboratoire des luttes économiques, détaché des compétitions électorales, favorable à la grève générale avec toutes ses conséquences, s’administrant anarchiquement, le syndicat est [...] l’organisation à la fois révolutionnaire et libertaire qui pourra seule contrebalancer et arriver à détruire la néfaste influence des politiciens collectivistes. Supposons maintenant que, le jour où éclatera la révolution, la presque totalité des producteurs soit groupée dans les syndicats ; n’y aurait-il pas là, prête à succéder à l’organisation actuelle, une organisation quasi libertaire, supprimant de fait tout pouvoir politique, et dont chaque partie, maîtresse des instruments de production, réglerait toutes ses affaires elle-même, souverainement et par le libre consentement de ses membres ? Et ne serait-ce pas l’association libre des producteurs libres ? »

Cette conception était empruntée à Bakounine, comme il devait lui-même l’écrire à cette époque dans une notice autobiographique. Désormais militant d’envergure nationale, Pelloutier eut largement accès aux colonnes de la presse anarchiste et socialiste, aussi bien française que belge, pour défendre ses thèses. Dans les années 1896-1899, on trouva ainsi sa signature dans La Sociale d’Émile Pouget, L’Étoile socialiste (Bruxelles), La Bataille (Namur), Le Plébéien (Liège), Régénération de Paul Robin, L’Humanité nouvelle d’Augustin Hamon et Le Mouvement socialiste d’Hubert Lagardelle. En revanche, on ne relève pas sa signature dans Le Libertaire, et il semble qu’il ne se soit guère entendu avec Sébastien Faure (lettre du 22 juillet 1899 à Léon de Seilhac).

La fondation de la CGT, au congrès tenu à Limoges du 23 au 28 septembre 1895, n’enthousiasma pas Pelloutier, qui y voyait une entité brouillonne et superfétatoire. Pendant quelques années, il devait mener contre elle et contre sa direction réformiste une guérilla pour le leadership dans le mouvement syndical. Il est d’ailleurs significatif que la fusion de la FNBT au sein de la CGT n’ait pu s’opérer qu’en 1902, après sa mort.

L’année 1896correspond à une intense activité de Fernand Pelloutier, en pleine communion d’idées avec Émile Pouget et Bernard Lazare pour rapprocher anarchistes et socialistes antiparlementaires à l’échelon européen, afin de combattre l’influence croissante de la social-démocratie. Au printemps 1896, tous trois essayèrent de lancer un quotidien, La Clameur, auquel ils souhaitaient associer Jean Allemane. Le projet avorta, le congrès de Tours de la CGT (septembre) ayant refusé de lui apporter son soutien. Toutefois en octobre 1896 Pelloutier et Pouget tentaient toujours de récolter des fonds pour faire aboutir leur projet (cf. Le Père Peinard, 25 octobre 1896)

En parallèle, Fernand Pelloutier était actif en tant que secrétaire adjoint du Comité d’études pour l’édification de la Verrerie ouvrière d’Albi, poste auquel il avait été désigné le 10 décembre 1895. Suite à une grève emblématique des verriers de Carmaux, un projet de coopérative socialiste, implantée à Albi, avait en effet vu le jour. Des souscriptions avaient afflué de toute la France pour réunir le capital de départ, et un comité d’études s’était mis en place pour élaborer le projet. Pelloutier fut minoritaire au sein de ce comité, dominé par les diverses fractions socialistes. Il y combattit le mode d’organisation hiérarchique de la Verrerie ouvrière, qui reproduisait trop à son goût le modèle capitaliste, et contesta la tutelle exercée par la fédération socialiste du Tarn (Jean Jaurès) sur la Verrerie et le syndicat des verriers. Il s’indigna, avec la FNBT, de la primauté donnée aux parlementaires sur les syndicalistes lors de l’inauguration, le 25 octobre 1896. Au sein du Comité d’études, la situation s’envenima au point que Pelloutier devait en être exclu début février 1897.

En juillet 1896, Pelloutier fut, avec Hamon, Lazare, Pouget et Malatesta, le maître d’œuvre de l’opération antiparlementaire au congrès socialiste international de Londres. Il y fut délégué par la FNBT et participa aux conférences du Saint Martin’s Hall, qui rassemblèrent les représentants européens de l’anarchisme et du socialisme antiparlementaire. Le congrès de Londres fut un succès pour Pelloutier. Les guesdistes et les parlementaires socialistes furent mis en minorité dans la délégation française, dominée par une coalition d’allemanistes, d’anarchistes et de syndicalistes réformistes. Pour se débarrasser d’eux, la social-démocratie fut contrainte de couper les ponts avec le mouvement syndical français. Léon de Seilhac devait plus tard écrire à son frère Maurice qu’il voyait dans le congrès de Londres le « point culminant de la carrière de Pelloutier  », un « coup d’habileté et de force qui libéra à jamais les ouvriers des politiciens  », un « guet-apens » où « les guesdistes se virent surpris et écrasés par les cohortes romaines, sous le commandement de Pelloutier, Pouget, etc. Ce fut un coup de génie... »

Malgré cette activité politique débordante, Fernand Pelloutier ne se désintéressait pas des questions littéraires. On l’avait déjà vu collaborer à L’Enclos et à L’Art social. En 1896, il se lia au Groupe d’art social formé par Bernard Lazare, Laurence Jerrold et Achille Steens et collabora à son éphémère revue, L’Action sociale. Le 30 mai 1896, il donna une conférence sur « l’art et la révolte », salle du Commerce, à Paris.
Fernand Pelloutier s’attela ensuite à la réalisation d’un mensuel, L’Ouvrier des deux mondes, dont le premier numéro parut en février 1897 et qu’il s’épuisa alors à faire paraître seul. En avril 1898, le journal devait devenir l’organe officiel de la FNBT, sans que Pelloutier reçoive de renfort, ce qui allait aggraver son état de santé. Il habitait alors rue des Deux-Ponts, sur l’île de la Cité, à Paris, avec sa compagne Maria.

Lors de l’Affaire Dreyfus, Fernand Pelloutier fut de ceux qui poussèrent la CGT à s’engager, intervenant en ce sens dès la réunion du comité confédéral du 28 janvier 1898. Pour lui, la question était moins l’injustice faite à un homme que le danger que représentait, pour la classe ouvrière, le triomphe du parti clérical et réactionnaire. A cette époque, il collabora au quotidien dreyfusard L’Aurore.

Le 25 juin 1898 Pelloutier prit, de facto, le secrétariat de la Chevalerie du travail française , dont les membres constituaient bien souvent le noyau dur de la FNBT. Au sujet de ce versant clandestin de l’action de Fernand Pelloutier, Maurice Dommanget devait noter : « Le fait pour Pelloutier d’avoir bloqué [...] ses efforts sur les deux organisations considérées comme complémentaires indique qu’il n’envisageait pas l’Ordre comme une construction mineure à laquelle on s’adonne par goût du secret, par jeu verbal, par manie maçonnique appliquée au monde du travail. C’était pour lui chose sérieuse, chose utile et non rêverie fumeuse de militant en quête de nouveauté sociale. Il importe de souligner, pour l’époque, cette intime combinaison du travail clandestin ressortissant à la CTF, de la besogne du responsable de la Fédération des bourses. »

Il assista au congrès CGT de Rennes, du 26 au 30 septembre 1898, mais en revint exténué, aphone, crachant le sang, en proie à des crises d’étouffement. Il fut contraint de s’aliter, et songea à quitter Paris.

En octobre 1898, il donna sa signature au manifeste de la Coalition révolutionnaire (voir Broussouloux) qui rassemblait l’extrême gauche du dreyfusisme. À l’automne 1898, il cosigna également, avec Domela Nieuwenhuis et Émile Pouget, un appel à tenir un congrès international antiparlementaire à Paris en septembre 1900, en même temps que le congrès de la IIe Internationale. Ce congrès, qui s’inscrivait dans la suite logique de ceux de Londres (1896), Nantes (1894) et Zurich (1893), était censé constituer l’acte de naissance d’un large mouvement socialiste anti-autoritaire concurrent de la social-démocratie.

En janvier 1899, Fernand et Maria s’installèrent à Sèvres, dans un petit pavillon jouxtant celui de Maurice et Berthe Pelloutier. L’air de la campagne fit du bien au malade, et il reprit des forces. Ayant apporté son matériel typographique, il assura, alité, la composition du Monde ouvrier, nouveau titre de L’Ouvrier des deux mondes depuis le 1er janvier 1899. Son frère et Georges Yvetot l’aidaient à l’occasion. Il continuait également à se charger de l’administration de la FNBT, et à engager au moins son nom dans diverses initiatives. En février 1899, il figura par exemple dans le comité d’organisation du Congrès international d’art social aux côtés, entre autres, de Paul Adam, Jean Ajalbert, Lucien Descaves, Octave Mirbeau et Adolphe Retté (L’Effort, supplément au n°11, 15 février 1899). Le congrès semble s’être tenu le 31 juillet 1900 à Toulouse, mais n’eut quasiment aucun écho.

Toujours engagé dans l’Affaire Dreyfus, Fernand Pelloutier collabora en 1899 au Journal du peuple, le quotidien de l’extrême gauche dreyfusarde animé par Sébastien Faure. Dans le numéro du 6 juin, il cosigna l’appel à manifester à Longchamp pour défendre la république contre le péril réactionnaire, mais sur des bases de classe : « La guerre sociale est commencée ! disait le texte. Ce n’est pas au mot “république” qu’en veulent les conspirateurs. Ce qu’ils s’efforcent d’étouffer dans l’œuf, c’est la révolte des travailleurs qu’ils sentent prochaine. Ce qu’ils projettent de supprimer, c’est le droit de grève, c’est le mouvement syndical, c’est l’organisation des forces ouvrières... »

Cependant, la situation physique et matérielle de Fernand Pelloutier devenait de plus en plus alarmante. La FNBT lui allouait un traitement de 100 francs par mois, insuffisant pour vivre et couvrir ses dépenses de santé. A l’administration de la fédération et du Monde ouvrier, il devait ajouter des travaux de traduction et d’écriture pour s’assurer des revenus complémentaires. En juillet, ses jours furent mis en danger par une hémoptysie. Georges Sorel, navré par sa triste situation, obtint de Jaurès une démarche auprès de Millerand, ministre du Commerce. Celui-ci octroya à Fernand Pelloutier un poste d’enquêteur temporaire à l’Office du travail, aux émoluments de 250 francs par mois. Fernand Pelloutier se résigna à abandonner l’édition du Monde ouvrier, dont l’ultime numéro parut en juillet 1899, et entra à l’Office du travail le 1er août. On devait par la suite beaucoup lui reprocher ce qui sera présenté comme une compromission.

Du 3 au 8 décembre 1899, Fernand Pelloutier assista en observateur, avec Émile Pouget, au congrès de la salle Japy, qui réalisa — provisoirement — l’unité socialiste. Il y vit un événement historique qui menaçait l’indépendance du mouvement syndical. Au compte-rendu qu’il publia de ce congrès, il annexa une célèbre Lettre aux anarchistes, dans laquelle il écrivait : « Nous savons l’enthousiasme, un peu puéril, avec laquelle a été accueillie cette unité [...]. Je crains donc qu’un enthousiasme pareil ne s’empare également des syndicats et des agglomérations de syndicats et ne détermine une partie d’entre eux à se remettre inconsidérément sous le joug politicien. » En conséquence, il enjoignait ses camarades à s’impliquer toujours davantage dans les syndicats : « Nous devons, non seulement prêcher aux quatre coins de l’horizon le gouvernement de soi par soi-même, mais encore prouver expérimentalement à la foule ouvrière, au sein de ses propres institutions, qu’un tel gouvernement est possible  », écrivit-il. « Les syndicats [prétendent] semer dans la société capitaliste le germe de groupes libres de producteurs par qui semble devoir se réaliser notre conception communiste et anarchiste. Devons-nous donc, en nous abstenant de coopérer à leur tâche, courir le risque qu’un jour les difficultés ne les découragent et qu’ils ne se rejettent dans les bras de la politique ?  »

Le VIIIe congrès des bourses du travail, du 5 au 8 septembre 1900, fut extrêmement pénible. Fernand Pelloutier, épuisé, dans une atmosphère de fumée de tabac qui le suffoquait, fut assailli par ses adversaires qui lui reprochaient son emploi à l’Office du travail. Il démontra sobrement que le poste qu’il avait accepté ne le liait en aucune façon au gouvernement, et qu’il avait conservé sa complète indépendance. Quelques jours plus tard, le 15 septembre, une délégation du congrès CGT se déplaça à Sèvres pour rendre une visite fraternelle au malade que chacun savait condamné.
Le 19 septembre, Fernand Pelloutier se rendit à Paris où, jusqu’au 22, devait se tenir le congrès international antiparlementaire, mais le gouvernement l’interdit in extremis, et la police empêcha les délégués de se réunir. Ce fut une des dernières apparitions publiques de Pelloutier. Physiquement, il était à bout ; il s’alita et ne se présenta plus aux séances du comité fédéral des bourses du travail. Les quelques mois qui lui restaient à vivre ne furent qu’une lente et dure agonie, entre crachements de sang et crises d’étouffement. Trop affaibli pour écrire, il dictait encore des lettres à Maurice, et donnait d’ultimes conseils au secrétaire adjoint de la FNBT, Paul Delesalle.
Sentant la mort venir, il demanda qu’on le transporte au milieu de ses chers livres. C’est là qu’il expira, le 13 mars 1901.

En raison de l’heure très matinale du convoi et de l’éloignement de Paris, il n’y eut qu’une poignée de syndicalistes et d’anarchistes pour suivre le cortège funèbre. Dans la nécrologie qu’il lui consacra dans Les Temps nouveaux, Paul Delesalle écrivit : « Quelques camarades communistes anarchistes pourront différer d’avis sur la tactique préconisée par Pelloutier, mais l’ardeur de ses convictions, et la chaleur qu’il mit toujours à les défendre, sont garantes que les sympathies de tous les camarades sincères lui étaient acquises. Il meurt à 34 ans, laissant l’exemple d’une belle vie toute au service d’une idée, et, chose excessivement rare dans notre société pourrie, tous les actes de sa vie furent le reflet de l’idée. »

En conclusion de la biographie magistrale qu’il lui consacra, Jacques Julliard souligna la « grande exigence intellectuelle et morale » de Fernand Pelloutier. « C’est qu’en réalité, le syndicalisme tel qu’il a été vécu par des hommes comme Pelloutier n’a pas été seulement un moyen de changer la société, mais bien une conception libertaire de l’existence ; en somme, une éthique. »

ŒUVRE : Les Soirées de Ville-es-Martin (avec son frère et son père), Librairie du Petit Journal, 1889 — De la révolution par la grève générale (avec Aristide Briand), inédit, 1892 — Qu’est-ce que la grève générale ? (avec Henri Girard), Librairie socialiste, 1895 — Méthode pour la création et le fonctionnement des bourses du travail, FNBT, 1895 — L’Art et la révolte, [conférence faite le 30 mai 1896 à Paris], publ. du groupe L’Art social, 1896 — L’Organisation corporative et l’anarchie [plan de conférence], publ. du groupe L’Art social, 1897 — Les Syndicats en France, Librairie ouvrière, Paris, 1897 — Le Congrès général du parti socialiste français, 3-8 décembre 1899, précédé d’une « Lettre aux anarchistes », Stock, 1900 — La Vie ouvrière en France (avec son frère), Schleicher, 1900 — Histoire des bourses du travail, préface de Georges Sorel, notice biographique par Victor Dave, Schleicher frères, Paris, 1902.


Sources : Note autobiographique de 1896 conservée par Augustin Hamon (IISG) — Paul Delesalle, « Fernand Pelloutier », Les Temps nouveaux du 23 mars 1901 — Victor Dave, biographie insérée dans l’Histoire des bourses du travail, op. cit.— Maurice Pelloutier, Fernand Pelloutier, sa vie, son œuvre, 1867-1901, Schleicher frères, 1901 — Georges Yvetot, « Fernand Pelloutier », LaVie ouvrière des 20 mai et 5 juin 1911 — Maurice Dommanget, La Chevalerie du Travail française, 1893-1911, Lausanne, 1967 — Robert Brécy, La Grève générale, Étude et documentation internationales, 1969 — Jacques Julliard, Fernand Pelloutier et les origines du syndicalisme d’action directe, Seuil, 1971 — Jean Maitron, Le Mouvement anarchiste en France, Gallimard, 1975 — Miguel Chueca, Déposséder les possédants. La grève générale aux « temps héroïques » du syndicalisme (1895-1906), Agone, 2008 — Guillaume Davranche, « Pelloutier, Pouget, Hamon, Lazare et le retour de l’anarchisme au socialisme (1893-1900) », Cahiers d’histoire n°110, octobre-décembre 2009 — www.pelloutier.net. = Notice de G. Davranche in Maitron en ligne// L’Idée anarchiste, n°1, 13 mars 1924 //


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