RENARD, Eugène, Victor « GEORGES » ; "FINOT"

Né à Paris le 21 janvier 1870 - se suicide le 5 novembre 1934 - Sculpteur sur bois ; courtier ; indicateur - Paris - Londres
lundi 30 mars 2009
par  Guillaume Davranche, R.D.
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Eugène Renard

Fils d’un cordonnier, Eugène Renard vint très jeune aux idées anarchistes. Dès 1887 il créa un groupe libertaire nommé La Cloche et commença à militer sous divers pseudonymes : Max, Pinel, Blondel, Paridaen, Roussel puis finalement Georges, qu’il conserva jusqu’au bout. Il était « illégaliste » et, selon la police, il semblait ne vivre que de vols et de petites escroqueries, se promenant toujours avec un revolver et un poignard.

En 1890-1892, Georges fréquenta le Cercle anarchiste international qui, fondé en 1888, était le plus important lieu de rencontre et d’échanges entre militants à l’époque (voir Alexandre Tennevin). Il s’y classa dans la fraction « individualiste » emmenée par Pierre Martinet.

En 1892-1894 il se distinguait par sa condamnation du syndicalisme et son apologie de l’individualisme, du vol et de la violence. Il organisa des conférences aux titres explicites comme « Travail et vol » ou « La prostitution et le vol dans la société capitaliste ». Dès cette époque, son attitude équivoque attira sur lui les soupçons. On l’accusa notamment d’être un agent du marquis de Morès, un leader antisémite.

Souvent accompagné des compagnons Petitjon, Cahusac, Baudelot, Brunet, Laurens, Vinchon, Lucas, Chabard et Ouin entre autres, il allait souvent faire du "vacarme" dans les réunions socialistes qui se terminaient alors en bagarre générale.

Le 4 juillet 1893 il avait participé avec plusieurs autres compagnons dont MIllet, Gibier, Guillemard, Brunet et Bichon, aux émeutes au quartier latin suite à la mort d’un étudiant. Selon le rapport d’un indicateur, il avait été l’un des plus violents et avait aidé à renverser plusieurs fiacres et tramways pour obstruer les rues.

Brièvement interpellé en janvier et en juillet 1893, Renard, qui demeurait alors au 21 rue Pascal, fut condamné le 16 novembre de la même année à six mois de prison pour provocation au meurtre et au pillage lors d’un discours fait lors d’une réunion publique à Saint Ouen le 11 novembre précédent devant une cinquantaine de personnes à l’occasion de l’anniversaire des martyrs de Chicago. Il y avait notamment fait l’apologie de Ravachol et de la propagande par le fait. Libéré en avril 1894, il fut de nouveau arrêté le 1er mai et le 31 juillet de cette année.

Selon un indicateur, il se livrait à cette époque de plus en plus à des séances de magnétisme lors des réunions publiques.

À la fin de 1894, il était en exil à Londres, domicilié au 97, Charlotte Street. C’est durant cet exil qu’il devint le principal protagoniste d’une scission dans le mouvement anarchiste. Dénonçant le tournant syndicaliste prôné par l’équipe de The Torch (voir Émile Pouget), Georges appela à la scission, et Le Journal des débats du 18 octobre 1894 lui prêta ces paroles : « Si les compagnons de Londres tiennent à l’épithète d’anarchistes, dont on a trop abusé, qu’ils la gardent. Nous autres, nous n’avons pas besoin de qualificatifs, nous sommes uniquement des libertaires, des individualistes absolus. » Georges prenait également ses distances avec les attentats, déclarant « ce mode d’action inutile », bien qu’il pensât qu’il continuerait à y avoir « des fous, des fanatiques et des malheureux qui se suicideront sans résultat pour la cause de l’émancipation humaine ». Il dénigrait même la révolution, estimant que si elle advenait, « elle ne profiterait qu’aux socialistes, qui instaureraient un gouvernement plus tyrannique encore ».

Le 12 novembre, lors d’un meeting à Grefton, il annonça que le communisme anarchiste serait bientôt relégué au « musée des religions préhistoriques pour faire place à la jeune anarchie, à l’anarchie individualiste. » (lettre à un correspondant). Dans un texte daté de ce même mois de novembre et intitulé "L’Individualisme" il écrivait : "...Nous croyons que la liberté absolue ne sera possible pour l’individu, que lorsque tous les individus composant l’espèce jouiront de cette liberté. Voilà pourquoi nous cherchons à répandre l’anarchie...Nous croyons que la liberté ne se décrète pas, elle est matériellement si les individus sont libres moralement, elle ne peut être si moralement ils sont esclaves de beaucoup ou de peu de préjugés. Voilà pourquoi nous ne croyons pas qu’un révolution puisse instaurer la liberté, et que celle ci ne sera que le résultat d’une longue période d’évolution. Est ce à dire que nous devons nous désintéresser de la prochaine révolution , qui est un fait inéluctable...Non ! Non parce que cette révolution doit être pour nous un merveilleux outil de propagande et la propagande pour nous n’est pas un devoir, mais une des formes de notre jouissance. La Révolution ? Non seulement nous y prendrons part, mais nous essayerons de la diriger parce que cela est une nécessité si nous ne voulons que les plus mortels ennemis de la liberté, les Collectivistes, ne profitent de l’action pour perdre pour longtemps la cause de la liberté".

Rentré à Paris en février 1895, Georges poursuivit sa propagande anticommuniste. Avec Deherme et Carteron, il fut parmi les animateurs du groupe L’Individu libre. C’est sans doute à cette époque qu’il commença à donner des renseignements à la police. Son premier rapport, sous le nom de code « Finot », fut enregistré le 16 mars 1895. Il habitait alors au 11, rue d’Orchampt, à Paris 18e.

Après l’effacement de Martinet en 1896, Georges devint le militant le plus en vue du « parti individualiste ». Une de ses activités de prédilection consistait à aller perturber les réunions socialistes. Le 1er mai 1895 il fit ainsi quelque scandale dans une réunion du POSR, avant que la police n’intervienne pour évacuer la salle. Il allait également porter la contradiction dans les réunions organisées par le courant anarchiste communiste. Il condamnait également l’idée de grève générale qu’il présentait comme "un nouveau tremplin électoral, inventé par les candidats socialistes, impossible à réaliser, tous les travailleurs n’ayant pas les mêmes intérêts".

En août 1896 il était l’un des animateurs, avec Babet et Fallier, du nouveau groupe individualiste La Vérité qui se réunissait rue Vieille du Temple.

Dans ses rapports, « Finot » ne cessait de mettre en valeur le rôle de Georges, qu’il comparait aux autres grands noms de l’anarchisme (Malatesta, Merlino, Pouget...). Il se présentait volontiers comme « le théoricien », « l’homme » du courant individualiste, tandis qu’il minorait le rôle des autres.

Durant l’Affaire Dreyfus, il milita dans les rangs dreyfusards. En avril 1898, il fit partie, avec Émile Janvion et Louis Broussouloux, du groupe de 5 militants partis combattre la campagne électorale de Drumont à Alger. L’équipée fut un échec. Dès leur arrivée à Marseille, une bande de ligueurs antisémites de Jules Guérin les repéra et embarqua avec eux sur le bateau. Dès leur débarquement à Alger le 19 avril, une affiche fut placardée dans la ville, mettant les habitants en garde contre « les anarchistes » lanceurs de bombes à la solde des Juifs. Les cinq militants, en terrain fortement hostile, furent contraints de repartir.

Le 20 août 1899, Georges prit part à la manifestation appelée par Le Journal du peuple place de la République, aux abords du « fort Chabrol » des antisémites. Au cours d’une bagarre avec des contre-manifestants nationalistes, il dégaina son revolver et blessa grièvement deux personnes. Suite à cela il ne fut condamné qu’à 200 francs d’amende. Le quotidien antidreyfusard L’Intransigeant y vit la preuve définitive qu’il était un mouchard et écrivit : « Georges la casserole a été brûlé par ses patrons  ». Le même mois, il fut condamné à six mois de prison pour complicité de vol avec deux autres compagnons.

En février 1900, il fut le premier parmi les individualistes à donner une lecture publique de L’Unique et sa propriété de Max Stirner, qui venait d’être traduit en français. En avril 1901, il lança le mensuel individualiste L’Homme, qui eut 7 numéros.

En avril 1902, il perdit un œil au cours d’une bagarre (avec des guesdistes selon Armand, avec des étudiants selon Jean Grave). Il s’éclipsa alors du mouvement anarchiste, ne réapparaissant qu’épisodiquement autour des groupes individualistes se formant dans la capitale, dans les réunions de L’anarchie — il y écrivit en juillet 1905 un article intitulé « Qu’est-ce que l’individualisme ? » — et après l’affaire Bonnot. Il anima ainsi le cercle des Libres Entretiens en 1913-1914, où il défendait la pureté de la doctrine individualiste et un anticommunisme sourcilleux. En parallèle, il continuait à travailler pour la préfecture de police. On trouve notamment des rapports signés "Finot" sur les activités d’Émile Janvion jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale.

Réformé en raison de la perte de son œil, il ne fut pas mobilisé en 1914. Pendant la guerre il participa aux réunions tenues autour d’E. Armand à la Maison commune, 49 rue de Bretagne (cf. rapport de police, 7 mai 1916) ainsi qu’aux réunions du groupe des Amis de Par delà la mêlée du nom de la revue dirigée par E. Armand.
S’agit il du Georges Renard qui, à la veille de la guerre, était membre du groupe des XIème et XIIème arrondissemenrs dont le secrétaire était Laurent Desgouttes et qui avait participé au Milieu libre de la Pie fondé au printemps 1913 par Georges Butaud ?

Après guerre il adhéra au groupement La Ghilde Les Forgerons et Il fut, avec Raoul Alas-Luquetas, le co-fondateur et rédacteur de l’organe individualiste L’Homme (Paris, 7 numéros d’avril à août 1901). Henri Zisly écrivait à propos de ce journal : « Fondateurs-rédacteurs : Eugène Renard, Raoul Alas Luquetas, le premier, plus connu sous le nom de « Georges » dans les milieux anarchistes et suspecté par certains d’être un indicateur de la police ; et le second, digne représentant du rastaquouère (sic). En résumé, de l’individualisme bourgeois » (cf. Le Semeur, 3 mars 1926).

Armand et Mauricius, qui n’avaient jamais perdu le contact avec lui, l’aidèrent financièrement dans les derniers temps. Il était alors, selon Mauricius, « un homme isolé, perdu, frappé par la maladie et le malheur  » (lettre à Armand). Le matin du 5 novembre 1934, il se tira une balle dans la tête.


Sources : Arch. Nat. F7/13053 ― Arch. PPo BA/1342, 1602 et 1342 ― Gaetano, Manfredonia, L’Individualisme anarchiste en France (1880-1914), thèse de 3e cycle, IEP de Paris, 1984 ― Jean Grave, Quarante ans de propagande anarchiste, Flammarion, 1973 ― L’Unique, 1er février-10 mars 1952 ― Constance Bantman, « Anarchismes et anarchistes en France et en Grande-Bretagne, 1880-1914 : Échanges, représentations, transferts », thèse en langues et littératures anglaises et anglo-saxonnes, Paris-XIII, 2007 = Notice de Guilaume avranche in Maitron en ligne // R. Bianco « Un siècle de presse anarchiste… », op. cit. // Le Semeur, 3 mars 1926 /// Fichier Bertillon // APpo BA 78, 80, 1497, 1509 //


Portfolio

Affiche Renard, 1er mai 1896

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