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GIRIER Jean-Baptiste, Anthelme, Eugène « LORION »
Né à Lyon (Rhône) le 21 avril 1869 - mort au bagne le 16 novembre 1898 - Marchand forain - Lyon (Rhône) - Roubaix (Nord) - Cayenne (Guyane)
Article mis en ligne le 29 août 2007
Dernière modification le 26 août 2019

par R.D.

Né d’une malheureuse famille ouvrière, Anthelme Girier s’enfuit à treize ans de la maison paternelle. Il fut condamné à huit jours de prison pour vagabondage. Tout jeune — il avait quatorze ans — il fréquenta les réunions organisées par les anarchistes lyonnais ; il y prit la parole, il était éloquent, on l’écoutait. À ce propos, un voyageur qui visita le bagne et laissa des portraits peu flattés des forçats anarchistes — dit de lui : « J’eus alors un régal artistique d’entendre un morceau de véritable éloquence. Positivement ce garçon possède à un rare degré le don de la parole : en l’écoutant, je ne savais ce que je devais admirer davantage, ou de son talent naturel et de son accent pénétrant ou de la folie de ses paradoxes et de l’absurde monstruosité de ses théories. » (Paul Mimande, Forçats et Proscrits. Paris, 1897, pp. 75-76).
Quand à Pouget, il rappelait qu’en 1883, Girier dans les réunions "ne se contentait pas d’écouter : il parle ! Et devant des foules de 2 à 3000 personnes, ce môme , haut comme une botte, fait vibrer les énergies, il est écouté, applaudi ferme" (cf. La Sociale, 4 août 1895)

En novembre 1883, lors d’une réunion et à la suite d’une altercation avec un commissaire de police, il fut arrêté avec Boissy et condamné le 5 décembre à 15 jours de prison : étant mineur on l’enferma dans une maison de correction jusqu’) ses 18 ans (porté à 20 ans en appel) ; il en sortit vers le milieu de l’année 1886. Il trouva du travail à Lyon, mais il fut renvoyé quand son patron apprit qu’il était anarchiste. Pendant des mois, Girier mena la vie du trimardeur (France, Suisse, Londres, Bruxelles).

Pour un discours tenu dans une réunion publique il fut condamné par contumace, le 12 novembre 1888, par la cour d’assises du Rhône, à un an de prison. Il alla à Paris, puis, en 1889, dans le Nord où il se fit appeler Lorion et travaillait comme marchand forain. Il était en 1890 le principal rédacteur du journal Le Bandit Du Nord (Roubaix, 2n°, 9 & 16 février) dont le gérant était Donolet et l’administrateur Vercruyze. Très actif et excellent orateur il y poursuivit la propagande anarchiste, portant notamment ombrage aux leaders locaux du guesdisme et fut à nouveau condamné, par défaut. Lorion se réfugia alors au Havre. En avril 1890, drapeau noir à la main, il avait participé et fait un discours à l’enterrement à Roubaix de l’ouvrier Vanhamen qui, après avoir tué son patron, s’était suicidé.

Fin avril ou début mai 1890, à la tête d’un groupe de compagnons, il avait participé au saccage des locaux du journal La Dépêche à Lille qui avait repris des rumeurs lancées par les guesdistes et l’accusant d’être un agent provocateur. A la suite de cette action furent arrêtés les compagnons François Denollet, Edmond Vercuysse, Louis Claeys, Arthur Bernier, Bruno Pernet et Ernestine Deman qui furent condamnés en mai à des peines allant de 6 à 1 mois de prison.

Girier Lorion allait être arrêté à l’été 1890 dans des circonstances racontées par Liard-Courtois dans son livre « Souvenirs du bagne » : « Un certain jour il y reçoit un numéro du moniteur du parti guesdiste, Le Cri du Travailleur [24 août 1890]. Il y est dénoncé comme mouchard…Girier bondit sous l’injure…Girier était à l’abri. Il quitte son refuge, prend le train pour Roubaix et y organise une réunion publique où il convoque ses dénonciateurs. Cependant la police le guette ; il va être arrêté. Se laisser arrêter sans résistance, c’est confirmer les horribles soupçons. Il reçoit donc la police à coups de revolver, blesse l’un des agents. Il réussit à leur échapper. Au moment d’atteindre la frontière belge, il est pris.  ». Lorion, qui avec les compagnons de Roubaix préparait une réunion contradictoire avec ses accusateurs, logeait au premier étage d’un estaminet où "l’escalier, véritable échelle, aboutissait droit à la porte de sa chambre, après un étroit palier d’un mètre carré". Dans le numéro qui suivit son arrestation, Le Cri des travailleurs persista dans ses accusations, puisque Lorion armé de deux révolvers, n’avait réussi à tuer personne, ce qui prouvait bien qu’il était un mouchard. Au nom des compagnons de Paris, Emile Pouget alla alors à Lille pour exiger des explications de Delory responsable du Cri des travailleurs et obtenir au moins une copie de la soi-disant "lettre" de dénonciation reçue par l’organe socialiste depuis Bruxelles et signée d’un certain Boisluisant, ce que Delory refusa.

Fin octobre ou début novembre Lorion était condamné à Lille à 15 mois de prison pour le saccage des bureaux du journal La Dépêche qui avait repris l’accusation guesdiste, puis, le 17 décembre 1890, la cour d’assises de Douai le condamnait à dix ans de travaux forcés et à la relégation pour "tentative d’assassinat".

Le 28 décembre 1890, les compagnons de Lille convoquaient de nouveau Delory à une réunion publique d’explication à laquelle il envoya un administrateur du journal qui finit par avouer que la fameuse lettre de 10 pages dénonçant Lorion, n’était en fait qu’une carte postale et, pire, que le Boisluisant en question en avait envoyé une autre où il déclarait s’être trompé et que pour "réparer son infâmie" il demandait un rectificatif dans Le Cri des travailleurs, ce qui ne fut jamais fait.

Au printemps 1891 les compagnons de Roubaix publièrent La Défense de l’anarchiste Lorion (voir. Portfolio)

Au bagne de Guyane, Lorion fut interné au Maroni et put à plusieurs reprises entrer en contact avec Clément Duval qui l’aida à surmonter de fortes fièvres et qui écrivit dans ses mémoires « aimer Girier comme un fils » et avec lequel il tenta à plusieurs reprises de s’évader.Lors d’un projet d’évasion en 1893 de Duval et Vittorio Pini, Girier avait fait part de son intention de ne pas y participer : « Ce plan est très bien pour des camarades dans votre cas : quant à moi je suis jeune et ai une petite peine relativement à vous…quand je serai libéré, je resterai dans la colonie, y ferai de la culture et démontrerai l’incurie de l’administration, et en profiterai pour faire de la propagande active. Il y a de la besogne à faire uci comme ailleurs et je m’y donnerai tout entier….nos efforts ne seront pas vains, auront une répercussion jusuqe dans la métropole, où il y a des amis qui nous aideront à mener à bien notre propagande. Ah je ne me le dissimule pas, la tâche est aride. Il faut retirer de tous ces cerveaux les préjugés, les erreurs, le fanatisme que les missionnaires ont incrustés chez ce peuple. Par notre conduite, nous saurons nous faire aimer de cette population qui viendra à nous, nous écoutera, et plus tard ils seront nos défenseurs contre nos adversaires…Ce sera la lutte à mort, car nous irons jusqu’au bout, et si nous succombons, ce sera par les balles, et non dans les cachots. Nous ne rentrerons jamais dans cet enfer, dont je souhaite que vous sortiez de suite, mes bons amis, et pour cela désire de tout cœur que votre plan réussisse ».

En octobre 1893 Girier était envoyé à l’île Saint-Joseph où il allait travailler comme jardinier et le 11 novembre participait avec d’autres compagnons à une causerie nocturne pour l’anniversaire des martyrs de Chicago pendus le 11 novembre 1887. Le 2 juillet 1894, 75 condamnés de l’ile Saint Joseph refusaient de sortir de leurs cases pour aller aux chantiers ; le surlendemain, on trouvait dans une bouteille le message suivant adressé au surveillant chef du camp : « Nous avons appris que Paridaën qui a refusé le travail, est mis en cellule et qu’on menace de lui supprimer ses vivres. Un de ces jours nous allons vous prouver que nous saurons défendre nos droits et nous faire justice nous-mêmes, car nos sommes des hommes…Vive l’anarchie ». Selon l’administration pénitentiaire ce billet avait été dicté par Girier, écrit par Lepuez et déposé par Simon. Le 1er octobre suivant le compagnon Briens était blessé mortellement par le gardien Mosca. Les 21 et 22 octobre les forçats anarchistes se révoltaient et tuaient le surveillant Mosca : dans les affrontements étaient tués douze détenus dont Garnier, Simon Biscuit, Chevenet, Meyrueis, Thiervoz, Léauthier, Lebeau, Mazarguil et Marpaux. Girier, considéré comme « l’âme du complot » était condamné à la peine de mort en juin 1895 avec Bernard Mamert considéré comme étant l’un des assassins de Mosca. Pendant huit mois, de juillet 1895 à février 1896, il attendit, chaque matin, son exécution. Il y rédigeait son journal sous forme de lettres qu’il adressait à Me Sévère, son défenseur, qui ne l’abandonna pas, et les publia dans Le libertaire (en particulier dans les n°23 et 24 du 18 et 25 avril 1896) et dans La Sociale (n°49 et 50) :

23 octobre 1895 : « Ce n’est pas pour ce matin ; encore 24 heures à vivre.  »

25 octobre 1895 : « 8 heures du soir — arrive un bateau dont j’entends le sifflet, puis j’entends crier " Voilà la chaloupe ! " C’est elle qui vient d’ordinaire pour cette besogne (...) c’est pour demain.  »

3 novembre 1895 : « Si toutefois une commutation de peine venait à se produire, n’y aurait-il pas moyen de lutter encore pour de nouveaux délais ? Songez que les cinq années qui m’échoiraient sous la forme de réclusion seraient ma mort (...)

Novembre 1895 : « Si vous saviez ce qu’on me fait souffrir, c’est atroce (...) Une seule et dernière chose : si par malheur survenait une commutation, Maître Sévère, je vous en conjure, ne m’oubliez pas, tirez-moi du bagne, ou mon agonie y sera atroce et ma mort horrible (...) »

"Tous les matins, je tends l’oreille pour percevoir dans les bruits qui me parviennent quelque chose susceptible de me faire connaître le plus tôt possible, si c’est le jour, si la machine est montée, si on va m’avertir...Quand l’heure des supplices est passée, je me dis, encore vingt quatre heures. Et le lendemain je recommence. C’est atroce de ne pas savoir quand cela doit finir...Il me semble que j’ai été condamné à mort, mais pas à l’agonie, à l’agonie en pleine connaissance et d’une longueur que la nature rougirait de faire subir au plus infime des êtres !..."

Le 16 janvier 1896, la peine capitale prononcée contre lui fut commuée en cinq ans de réclusion cellulaire ; ce n’est qu’en février que Girier apprit la commutation de sa peine. À Paris, son défenseur et ses amis s’efforcèrent d’obtenir un adoucissement à son sort. On leur répondit que Girier-Lorion était devenu fou. Il n’en était rien et Henri Leyret dans le Le Journal du 13 juin 1897 publia une lettre de Girier (datée du 1er mai 1897) :

"Si vous recevez cette lettre, dites au monde que sous le soleil brûlant des tropiques, sur un rocher de l’océan, dans de sombres corridors, derrière de sinistres barreaux, sur la dalle des cachots, Girier innocent agonise. Dites à l’humanité que c’est à elle qu’il en appelle de ses souffrances, que les preuves de son innocence existent encore et qu’elle a le devoir de les entendre. Dites lui que le bagne m’enserre chaque jour davantage de ses griffes fangeuses et qu’il me mange ! Dites aux hommes que les requins m’attendent dans la rade et que, si l’on m’abandonne, je leur serai bientôt servi : dix des nôtres ont déjà servi aux repas de ces squales ! Et je ne suis coupable que d’amour envers l’humanité, je ne souffre que ne pouvoir plus lutter pour elle ; ma conscience le sait. Au secours ! "

Liard-Courtois qui en parla longuement dans ses Souvenirs du bagne le vit une dernière fois en novembre 1898. Il mourut peu après le 16 novembre 1898.

Dans Le Père Peinard du 15 avril 1900, Emile Pouget écrivit un long article sur cette affaire et le rôle infamant joué par le socialiste Delory.


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