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Dictionnaire international des militants anarchistes
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COHEN, Joseph, Alexandre « SANDRO » ; « SOUVARINE » ; « DEMOPHILE »
Né le 27 septembre 1864 à Lewarden (Hollande) – mort le 1er novembre 1961 - Typographe : journaliste – Hollande – Paris – Londres – Toulon (Var)
Article mis en ligne le 16 janvier 2016
Dernière modification le 7 août 2018

par Guillaume Davranche, Marianne Enckell, ps

Fils de commerçants, Joseph Cohen avait fait preuve dès son adolescence d’un esprit de révolte qui lui avait valu d’être renvoyé de l’école où ses parents l’avaient placé, puis ultérieurement d’être expulsé d’Allemagne où il avait été envoyé apprendre le métier de tanneur. C’est au cours de son service dans l’armée royale des Indes néerlandaises, entre 1882 et 1887, qu’Alexander Cohen lut Multatuli et développa la haine du militarisme et de l’autorité. Son indiscipline lui valut de passer au cachot trois années sur les cinq de son service.

À son retour, il devint journaliste au Groninger Weekblad et publia de nombreux articles anticolonialistes et antimilitaristes. Il travailla ensuite au Recht voor Allen, le journal du grand socialiste libertaire Domela Nieuwenhuis, qui devait rester son ami jusqu’à la fin de ses jours. En novembre 1887, il écopa de six mois de prison pour outrage au roi Guillaume III, qu’il avait qualifié de « gorille ». Un article du 23 mars 1888, particulièrement violent, le contraignit à fuir en Belgique où il travailla au quotidien socialiste Vooruit. Sous la pression du gouvernement néerlandais, la Belgique expulsa Cohen, qui se réfugia en France.

Il arriva à Paris en mai 1888, où il s’installa au 75, rue Saint-Louis, dans le 4e arrondissement. Il apprit le métier de typographe auprès de Jean Allemane et, en juillet 1889, assista au congrès socialiste international (marxiste) de la salle Pétrelle, où il retrouva son ami Domela Nieuwenhuis.

Il s’immergea ensuite dans le mouvement anarchiste parisien et dans la bohème littéraire. Il alimenta alors une chronique, les « Parijsche Brieven » (« Lettres parisiennes ») dans le Recht voor Allen, et semble avoir joué un rôle décisif dans la conversion de Domela Nieuwenhuis à l’anarchisme.

Devenu francophone, Alexandre Cohen écrivit sous divers pseudonymes (Sandro, Démophile, Souvarine…) dans La Révolte et Le Père Peinard puis, à partir de 1891, dans L’En-dehors de Zo d’Axa. Il se lia avec Victor Barrucand et fit des travaux de traduction. Outre Domela Nieuwenhuis, il traduisit Multatuli et Gerhardt Hauptmann en français et Émile Zola en néerlandais.

Sa demande de naturalisation, en janvier 1890, fut rejetée. Cette même année, il accompagna Domela Nieuwenhuis pour rencontrer Élisée Reclus à Sèvres. Dans les locaux de La Révolte il sympathisa avec Frédéric Stackelberg, et devint son ami.
Il fréquenta également beaucoup les anarchistes allemands Bernhard Kampffmeyer et Rudolf Rocker. Dans ses Mémoires, celui-ci devait écrire de Cohen : « Alexandre Cohen était un homme doué et intelligent, qui maîtrisait la langue française aussi bien à l’oral qu’à l’écrit, ce qui est rare chez les étrangers. […] Mais c’était un bohème de naissance, auquel manquait toute idée d’autodiscipline. Alors qu’en plus du français et de sa langue maternelle, le hollandais, il parlait aussi l’allemand, l’italien, l’espagnol et le malais, il ne faisait que rarement usage de ses connaissances et ne condescendait à travailler que s’il ne trouvait personne à taper. Il avait développé à partir de cet art de vivre toute une vision du monde et il était assez sincère pour ne pas s’en cacher. »

Le 10 juin 1892, il prit la parole dans un meeting à la Maison du peuple où il vilipenda l’expédition coloniale française au Dahomey. À la fin de l’été, il rencontra, au restaurant-crèmerie de Constant Martin, le jeune Émile Henry, qui devint un de ses meilleurs amis. C’est là également qu’il rencontra Élisa Batut, dite Kaya, une Auvergnate pleine de tempérament qui devait partager sa vie pendant 68 ans. Ils se marièrent le 23 mars 1918. Il habitait alors rue Lepic, à Paris-18e.
Le 6 juin 1893, lors d’une réunion organisée à la Maison du peuple de la rue Ramey, il avait fait un violent discours terminé aux cris de « A bas la patrie ! Vive l’Anarchie ! ». Une perquisition faite alors à son domicile avait permis de prouver qu’il était en correspondance avec de nombreux anarchistes tant français qu’étrangers.

En décembre 1893, après l’attentat d’Auguste Vaillant à l’Assemblée nationale, Alexandre Cohen fut expulsé de France. Le 21 décembre il fut transféré en voiture cellulaire au Havre où il s’embarqua à destination de Southampton et se réfugia à Londres, où il collabora au journal anarchiste des sœurs Rossetti, The Torch. Il y rencontra également Louise Michel et Kropotkine.

Du 6 au 12 août 1894, il fut jugé par contumace au « procès des Trente » (voir Élisée Bastard) et, le 31 octobre, fut condamné par défaut à vingt ans de travaux forcés. A l’été 1895 il était revenu à Paris où il s’était constitué prisonnier, avait été interné à la Conciergerie en attendant de passer aux assises avant d’être finalement libéré (cf. La Sociale, 1895)

En août 1896, il servit d’interprète à Domela Nieuwenhuis au congrès socialiste international de Londres. Après cela, il rentra aux Pays-Bas purger la peine de prison qui l’attendait pour son article contre Guillaume III. Sorti de prison, il publia vingt numéros d’un petit journal, De Paradox, qui reflétait son évolution vers l’individualisme.

En 1899, il revint en France plus ou moins illégalement. Une fois sa condamnation de 1894 amnistiée, et ayant évolué vers le centrisme bourgeois, il entra comme rédacteur au service international du Figaro, collabora néanmoins à La Revue blanche alors dirigée par Félix Fénéon et tint quelque temps la rubrique « Lettres néerlandaises » au Mercure de France. Il fut ensuite correspondant du quotidien De Telegraaf, de 1905 à 1917.

Le 11 novembre 1907, il fut naturalisé français. Dans l’entre-deux-guerres, il dériva vers l’extrême droite et rallia l’Action française en 1932, bien qu’il ne puisse en être adhérent, étant juif et naturalisé français.

En 1932, il acheta une maisonnette tout près de Toulon, qu’il baptisa Clos du Hérisson. Il y publia deux volumes de souvenirs en néerlandais, In Opstand (« En révolte », Amsterdam, 1932, rééd. 1960) et Van anarchist tot monarchist (« D’anarchiste à monarchiste », Amsterdam, 1936, réed. 1961).

À Toulon, Alexandre et Kaya vécurent de leur potager et des maigres revenus que leur procuraient ses articles. Après la Libération, ils connurent la misère mais furent aidés par des amis hollandais, les sœurs Rossetti et Rudolf Rocker qui leur envoya des États-Unis des paquets de provisions.

Cohen mourut à Toulon en 1961, l’année de la réédition de ses Mémoires.


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