Élisée Bastard était le fils d’une ménagère, Louise Adelaïde Michel, et d’un manouvrier anarchiste, Joseph Bastard.
Dans les années 1890, la famille habitait au 23, rue du Canal, à Saint-Denis (Seine) où elle occupait selon la police « un modeste logement donnant sur un jardin que cultive le père, maraîcher de son état ».
Après avoir travaillé chez un boucher – et avoir été condamné le 24 mai 1889 à six jours de prison pour lui avoir volé un beefsteak – Élisée Bastard travailla comme polisseur à l’usine Christofle de Saint-Denis. Il avait été fiché dès le début des années 1890 comme anarchiste « très militant, ayant des habitudes de déplacement ».
Figure de l’anarchisme à Saint-Denis
Le 19 février 1891 à Saint-Denis, Élisée Bastard participa à un refus collectif du tirage au sort pour la conscription. Plusieurs anarchistes – dont Arthur Voyez, Émile Hamelin, Nestor Ferrière, François Collion, Henri Decamps, François Pernin (frère du maire de Saint-Ouen) et Charles Galau – manifestèrent alors bruyamment aux cris de « À bas la patrie ! Vive l’anarchie ! », ce qui leur valut d’être poursuivis le 23 mars. Tous furent acquittés à l’exception de Decamps, condamné à quinze jours de prison. Élisée Bastard avait,à cette époque, quitté l’usine Christofle et était sans emploi.
Le 1er mai suivant il fit partie d’un groupe de révolutionnaires qui, à Levallois-Perret, tira au revolver sur la police. Étant parvenu à s’enfuir, il gagna la Belgique puis Londres d’où, n’ayant pu trouver du travail, il retourna à Bruxelles. En octobre il fut signalé à Reims, chez son camarade Émile Hamelin.
Élisée Bastard revint s’installer à Saint-Denis en novembre 1891. Il avait alors manqué l’appel de sa classe et avait déclaré son intention de ne pas servir sous les drapeaux.
Le 15 février 1892, avec quatre autres militants, il perturba le tirage au sort en criant « Vive l’anarchie ! Vive l’Internationale ! », et protesta contre l’arrestation d’un camarade qui diffusait le journal Le Conscrit, ce qui lui valut d’être arrêté à son tour.
Le 23 février 1892, suite à un vol de dynamite à Soisy-sous-Étiolles (Seine-et-Oise), Élisée Bastard fut perquisitionné sans résultat. Début mars 1892, il accompagna à Londres le frère d’Henri Decamps, déserteur d’un régiment de dragons à Nantes. Le 23 mars il fut arrêté à l’usine Hotchkiss, puis inculpé de « destruction volontaire d’édifice public » pour l’attentat contre la caserne Lobau (voir Théodule Meunier). Il fut également accusé d’un vol commis à Nantes. On ne put rien prouver contre lui, mais il fut transféré à la prison Mazas où il resta, dira-t-il, « douze jours au secret le plus absolu, sans voir personne, sans même que ma mère pût me faire passer de la nourriture ». Il fut remis en liberté le 5 avril 1892. Le journaliste l’interrogea alors le présenta comme « un jeune homme…à figure sympathique et qui dès le premier abord nous apparaît comme très intelligent » [1]. Suite à cette arrestation Bastard fut licencié de l’usine Hotchkiss.
Mis sous étroite surveillance, la police signala qu’il portait « constamment sur lui un revolver et se faisait appeler Gaston Edmond Roger ».
En mai il serait allé rejoindre l’anarchiste belge Désiré Pauwels à La Chaux-de-Fonds (Suisse), puis serait allé à Nancy où il aurait travaillé aux carrières de Varangéville (Meurthe-et-Moselle), dans le service de Paul Reclus.
Revenu à Saint-Denis en décembre 1892, il participa à la défense de Forest, condamné à mort, pour lequel il avait rédigé plusieurs placards.
En août 1893, Élisée Bastard participa à la campagne abstentionniste à Saint-Denis. Le 18 août, avec Louis Galau, Gaston Galau, Jules Rousset et Louis Grandidier, il tenta de coller des affiches sur le domicile de Maurice Barrès, alors candidat boulangiste. S’ensuivit une bagarre avec les domestiques de Barrès, l’arrestation par la police, et cinq jours de cellule. Barrès porta plainte et, le 23 septembre, Bastard et Rousset écopèrent de six jours de prison et d’une amende de 50 francs pour « coups et blessures ».
Le 29 octobre 1893, lors du meeting tenu à la salle du commerce pour protester contre l’exécution en Espagne de Paulino Pallás Bastard avait interpellé le commissaire présent dans la salle en ces termes : « Si vous êtes venus ici pour écouter ce que l’on dit, alors écoutez moi bien, je veux vous donner un bon conseil : ce soir, en rentrant chez vous, dans votre bureau, foutez un grand coup de pied à la table et dites merde pour ce sale métier, et rentrez dans la vie des travailleurs comme nous ».
Le 4 décembre 1893, lors d’une réunion tenue rue de Charenton, il fit l’apologie de Ravachol, Léon Léauthier et Edmond Marpaux et avait crié « Vive l’Internationale ! Mort aux bourgeois exploiteurs ! »
Selon Rudolf Rocker, qui à l’époque résidait à Saint-Denis, et qui lui avait été présenté par Jean Wollmann, il était « l’un des orateurs anarchistes les plus connus de cette période et un excellent camarade ».
Le 1er janvier 1894, suite à l’attentat d’Auguste Vaillant à la Chambre des députés, le domicile des Bastard à Saint-Denis fut perquisitionné. La police ramassa quelques journaux et brochures, nota qu’« au dessus de son lit étaient collées au mur diverses illustrations représentant l’explosion au Palais Bourbon, l’arrestation de Vaillant et ailleurs les portraits de François dit Francis et de Meunier ». Elle notait également qu’il était en « relations suivies avec les anarchistes réfugiés à Londres qui lui envoient, en lui laissant le soin de les distribuer, divers manifestes ».
Suite à une explosion survenue rue Saint-Jacques, Élisée Bastard échappa à la rafle du 20 février 1894 durant laquelle près de 2 000 militants dans toute la France avaient été perquisitionnés et parfois arrêtés. Sur la porte de son logement il avait laissé la note suivante : « J’ai le regret de ne pouvoir rester à la maison pour vous recevoir comme vous le mériter, mais ma maîtresse, Liberté, me réclame ailleurs ». Il fut arrêté le lendemain 21 février au restaurant de Louis Duprat, avec Henri Guérin, gérant de La Revue Libertaire, Lucien Bécu et les Belges Lucien Lagasse et Charles Meyer.
Le procès des Trente
Du 6 au 12 août 1894, Élisée Bastard comparut devant la cour d’assises de Paris dans le cadre du « procès des Trente », qui s’annonçait comme le « procès de l’anarchisme », une opération à grand spectacle qui devait être le point d’orgue de la répression engagée suite à la vague d’attentats de 1892-1894.
Les inculpés – dont cinq jugés par contumace – devaient répondre de l’accusation d’affiliation à une prétendue association de malfaiteurs. Pour discréditer les prévenus, on avait mêlé quelques affaires de droit commun au procès politique.
Les 25 inculpés qui comparurent étaient : Sébastien Faure, Jean Grave, Julien Ledot, Charles Chatel, Gustaf Aguéli, Élisée Bastard, Paul Bernard, Georges Brunet, Gabriel Billon, François Soubrié, Pierre Daressy, Albert Tramcourt, Raoul Chambon, Joseph Molmerret, Félix Fénéon, Louis Matha, Léon Ortiz “Schiroky”, Orsini Bertani, Paul Chiericotti, Annette Soubrier, François Liégeois, Toinette Cazal, Marie Milanaccio, Victorine Belloti, Louis Belloti.
Les cinq absents étaient : Paul Reclus, Constant Martin, Émile Pouget, Louis Duprat, Alexandre Cohen.
Tous étaient accusés de s’être affiliés à « une association formée dans le but de préparer ou de commettre des crimes contre les personnes ou contre les propriétés, ou d’avoir participé à une entente établie dans le même but ». Ortiz et Chericotti étaient en outre accusés de vols qualifiés commis en 1892 et en 1893 ; Liégeois, Bertani, Louis Belloti, Victorine Belloti, Marie Milanaccio et Antoinette Cazal étaient accusées de recel ; enfin, Félix Fénéon était accusé d’avoir détenu des engins explosifs ou des substances pouvant servir à les composer.
Pendant huit jours, le « procès des Trente » passionna la France. La presse s’était cependant vue interdire d’avance de reproduire les paroles prononcées par Jean Grave et Sébastien Faure, au prétexte d’empêcher un acte de propagande anarchiste.
En dehors de plusieurs vols imputés à la « bande Ortiz », pour lesquels quelques pièces à conviction purent être produites, l’avocat général Bulot ne put faire citer aucun témoin à charge. Le procès tourna à la confusion des pouvoirs publics, et presque tous ceux qui avaient comparu furent acquittés. « Polichinelle avait battu le commissaire », pour reprendre les mots du journaliste Henri Varennes.
Seuls subirent une condamnation : Ortiz (quinze ans de travaux forcés), Chericotti (huit ans de travaux forcés), Bertani (six mois de prison et 16 francs d’amende pour port d’armes prohibées). Les contumax furent condamnés le 31 octobre 1894 à vingt ans de travaux forcés. Cependant, la loi d’amnistie votée le 31 janvier 1895 annonçait l’apaisement, et ceux qui le voulurent purent être rejugés et acquittés.
En novembre 1894, Élisée Bastard s’était réfugié à Londres, où il habitait 32, Robert Street.
Sortie du militantisme
Il semble qu’après le procès des Trente, Élisée Bastard cessa ses activités politiques.
En octobre 1895, il passa, avec quatre ans de retard, devant le conseil de révision de l’armée. On lui trouva un « anévrisme poplité » qui devait entraver sa marche. Il fut déclaré « bon pour le service auxiliaire » le 1er novembre 1895, et dispensé de service militaire. Il habitait alors 57, rue de Bretagne, Paris 3e.
En mai 1896, il revint s’installer à Saint-Denis. Dans les années 1890, il continuait à figurer sur la liste des anarchistes dont les déplacements étaient surveillés.
En juillet 1899, il habitait à Gennevilliers. En 1900-1901, bien que n’étant plus actif, il fut maintenu sur la liste d’anarchistes de la Seine.
Le 10 avril 1908 il se maria à Léry (Eure) avec Gabrielle Marie Lemaire. En 1910 il habitait rue des Moulins à Pont-de-l’Arche (Eure). La police pensait qu’il avait à l’époque exercé comme armateur au Havre. Il résidait toujours à Pont-de-l’Arche quand, dans une note du 28 mars 1913, la police estima que « bien que depuis longtemps retiré du mouvement, il avait L’intention de se livrer, ainsi que Ouin, à une vive propagande antimilitariste contre la loi de trois ans et à l’occasion du 1er mai ». La police remarquait qu’il était désormais « dans une bonne situation — on le dit riche même », ayant acquis à Mougins (Alpes-Maritimes) pour 150 000 francs un domaine agricole, Les Grottes.
Pendant la Grande Guerre, il fut mobilisé dans le service auxiliaire à partir du 18 novembre 1914, et versé au 19e escadron du train des équipages militaires. Le 17 juin 1915 il fut mobilisé comme ouvrier à l’usine de moteurs Salmson, à Billancourt. Il habita alors au 41, rue Piat, Paris 20e. Le 22 novembre 1917, il fut « détaché agricole de catégorie A » (propriétaires et fermiers) et partit cultiver la terre sur sa propriété à Mougins. Il fut libéré de toute obligation militaire le 1er décembre 1918.
Au milieu des années 1920, il écoulait ses produits – fleurs et légumes – sur les marchés de Cannes. Il était alors père de six enfants. Bien que n’assistant à aucune réunion politique, Bastard était alors abonné au journal communiste La Voix Paysanne et, selon la police, était considéré à Mougins comme « un anarchiste convaincu ».
Dictionnaire international des militant·e·s anarchistes (DIMA)